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Théâtre de Verdure à Carpentras et un entretien avec Jean-Philippe Daguerre
Cet article issu de Théâtre du Monde numéro 36, page 387
Vous pouvez commander ce numéro et les précédents ici !
Lorsqu’il nous a été proposé de rédiger un article pour la revue Théâtres du Monde, nous nous sommes sentis vraiment honorés. Il nous a été signifié que notre expérience un peu folle de création d’un théâtre de ver-dure à Carpentras méritait d’être racontée. Et puis nous a été suggéré : « Pourquoi ne pas interviewer votre par-rain, le metteur en scène Jean-Philippe Daguerre ? »…
Corinne et Patrick Gamet
La Confiserie – Histoire d’un rêve devenu lieu de théâtre
Au cœur de Carpentras, il est un lieu qui respire encore les saisons, les voix et les souvenirs : une ancienne guinguette devenue confiserie d’olives, puis maison familiale, gardienne silencieuse de six générations.
C’est là que Patrick a grandi, que les rires résonnaient dans la cour, que les repas d’été s’étiraient sous la douceur du soir. Sa grand-mère Rose Marie a écrit : « Je suis née là, dans la maison familiale. Elle a joué un grand rôle dans la vie de la famille et dans ma vie. Elle a donné une sorte de continuité et a été un repère, un point d’ancrage. »
Lorsque nous nous sommes rencontrés, Corinne et Patrick, notre passion commune pour le théâtre a naturellement trouvé écho dans ces murs. Comme si la maison reconnaissait nos élans et nous murmurait qu’elle n’avait pas encore livré tous ses possibles.
Alors, un jour, nous avons osé écouter ce murmure.
Nous avons rêvé d’un théâtre populaire, dans l’esprit de Jean Vilar : un théâtre simple, ouvert, vivant, où l’on viendrait comme on revient chez des amis. Un théâtre de verdure, sous les étoiles, où les histoires se tissent avec le vent, où l’âme du passé dialogue avec la lumière du présent. Un théâtre qui rassemble, dans une ville qui nous est chère.
Puis Jean-Philippe Daguerre est entré dans l’histoire.
Touché par la beauté du lieu et la sincérité de notre projet, il a accepté d’en devenir le parrain. Ce geste a été pour nous un souffle immense : une confiance nouvelle, un ancrage, un élan. Grâce à lui, notre rêve a trouvé une voie, une tradition, une légitimité.
Le 22 juillet 2024, La Confiserie a ouvert ses portes pour la première fois. Le Malade imaginaire, mis en scène spécialement par Jean-Philippe Daguerre, a réuni près de trois cents spectateurs : une salle comble sous le ciel d’été. Voir ces visages levés vers la scène, entendre les rires, sentir cette ferveur… c’était comme si la maison elle-même retrouvait sa jeunesse. La presse locale s’est enthousiasmée ; Carpentras découvrait qu’un nouveau lieu culturel venait d’éclore.
En 2025, l’aventure a grandi encore.
Grâce aux bénévoles, aux mécènes qui nous rejoignent, aux mains tendues et aux sourires encourageants, deux spectacles sont programmés : Naïs de Pagnol et Les Fourberies de Scapin de Molière. Chaque soirée devient un moment suspendu : partage de verres, éclats de rire, discussions sous le platane, instants d’émotion où le théâtre et la vie semblent se confondre.
Peu à peu, La Confiserie devient un repère : un lieu où l’on revient en famille, entre amis, ou simplement par curiosité, attiré par la magie des nuits d’été. Plus qu’un théâtre, La Confiserie est devenue un espace de proximité et de chaleur.
Un lieu où les artistes jouent au plus près du public, nimbé par les plantes odorantes, la lumière, le souffle du soir. Un lieu durable, vivant, qui se réinvente à chaque saison artistique.
En 2026, l’aventure poursuit sa route – plus ambitieuse, plus ancrée encore.
Nous rêvons de croiser grandes œuvres classiques et créations contemporaines, toujours accompagnés du regard bienveillant de notre parrain, Jean-Philippe Daguerre.
La Confiserie continue d’écrire son histoire : celle d’un rêve né dans un jardin, devenu un théâtre populaire, humain, et profondément vivant. Un théâtre qui rassemble et trace doucement sa légende. Un rêve qui dure, prend racine, et désormais fait partie du paysage.
Interview du parrain de La Confiserie, Jean Philippe Daguerre
C. et P. GAMET. Bonjour Jean-Philippe Daguerre. Notre première question concerne votre parcours : où avez-vous tiré votre goût pour le théâtre ? à travers quel parcours, votre éducation, les hasards de la vie ?
J.-P. DAGUERRE. À l’école, quand je disais un poème ou qu’on travaillait des petites scènes – Le Médecin malgré lui, Le Bourgeois gentilhomme — en cours de français, mes camarades se marraient, ils m’écoutaient. Je sentais que j’attirais l’attention. Je faisais aussi des imitations, un peu le guignol, à l’école comme en famille. Et ça me faisait du bien : dès que je me déguisais, dès que je jouais un personnage, je me sentais à ma place.
En CM2, mon instituteur m’a dit que j’avais des aptitudes pour le théâtre et que ce serait bien que, au collège, je puisse rejoindre un club ou suivre des cours. Donc ma mère m’a inscrit, d’abord au collège, puis aussi à la MJC de la petite ville près de Bordeaux où on vivait. Et là, à chaque spectacle, je voyais que ça plaisait : mes profs étaient contents, mes notes s’amélioraient, les autres élèves étaient plus sympas avec moi après le spectacle de fin d’année parce que je les faisais rire.
Je suis devenu plus populaire grâce au théâtre… alors forcément, j’en ai fait mon métier.
C. et P. GAMET. Avez- vous continué le théâtre en parallèle de vos études, ou bien avez-vous fait une école de théâtre ?
J.-P. DAGUERRE. J’ai fait semblant de faire trois mois d’études en sciences éco, puis j’ai tout arrêté pour entrer au conservatoire de Bordeaux. J’y suis resté très peu de temps parce que, par chance, mon père a été muté à Paris. Donc je me suis retrouvé dans la capitale. Là, j’ai eu l’opportunité de passer un casting pour une série télé. J’ai décroché un tout petit rôle, mais qui m’a permis de tourner pendant un an. C’était juste une phrase de temps en temps, mais grâce à ça, je suis devenu intermittent du spectacle. À 19 ans, j’avais déjà un statut de professionnel.
Je suis donc arrivé à Paris pour vivre ma vie de comédien, tout en continuant à revenir à Bordeaux de temps en temps pour honorer mon engagement avec une troupe qui me rappelait régulièrement. J’ai finalement navigué entre Bordeaux et Paris, ce qui m’a permis de gagner de l’expérience à la fois sur scène, avec le théâtre, et à l’image, grâce aux tournages télé et à plusieurs courts-métrages pour le cinéma
C. et P. GAMET. Quels moments ou rencontres ont façonné votre manière d’aborder la mise en scène ?
J.-P. DAGUERRE. En parallèle du théâtre, j’ai fait partie d’un groupe de rock pendant une dizaine d’années. Cette aventure-là m’a vraiment permis de développer mes talents de mise en scène. J’étais l’un des leaders du groupe, et ça m’a forgé dans la manière de gérer les êtres humains, les musiciens, l’organisation, la direction… J’écrivais des chansons, des petites scènes d’intermède entre les morceaux, et même entre les groupes quand on organisait des soirées. Finalement, c’est cette expérience de la scène rock qui m’a amené à la mise en scène.
J’ai rencontré tellement de profils différents… Et dans ces scènes musicales, j’ai trouvé une énergie incroyable. Ça m’a vraiment donné confiance dans ma capacité à motiver les gens, en tout cas dans mes mises en scène en tant que coach. Parce qu’au fond, quand on met en scène, il faut être un leader de plateau : on porte un projet artistique, on prend des décisions, on assume. On doit donc se découvrir un vrai tempérament de leader. Au théâtre, je ne l’avais jamais ressenti de manière aussi évidente… alors que dans les scènes rock, oui.
C. et P. GAMET. Votre carrière est marquée par une fidélité à l’esprit de groupe. D’où vient cette conviction profonde ?
J.-P. DAGUERRE. Je viens d’une famille où le sport comptait énormément. Mon père et mon oncle faisaient du rugby. Ma culture de jeunesse, c’est vraiment la passion du sport. J’ai des origines basques, j’ai vécu au Pays basque, et j’ai joué au football… avec Didier Deschamps, d’ailleurs. J’ai toujours baigné dans cette culture du rugby et du foot, le sport collectif en particulier, et le sport en général. Chez nous, c’était vraiment dominant.
Quand je vivais à Bordeaux, j’ai passé dix ans à aller voir tous les matchs au stade. J’adorais l’esprit d’équipe, l’ambiance des vestiaires. Et c’est quelque chose que j’ai voulu retranscrire dans mon théâtre. J’avais envie d’être entouré, d’avoir du monde autour de moi. D’ailleurs, mes loges ressemblent plus à des vestiaires qu’à des loges de théâtre traditionnelles.
Mon truc, c’est le collectif, l’esprit sport. Et au théâtre, je crois que c’est essentiel d’avoir ça en tête. Je l’intègre complètement dans ma façon de mettre en scène.
C. et P. GAMET. Qu’est-ce qui guide aujourd’hui vos choix artistiques :le texte, la troupe, l’époque, l’envie de transmettre ?
J.-P. DAGUERRE. Il m’arrive d’avoir un vrai coup de cœur pour des gens : parfois j’ai envie d’écrire une pièce spécialement pour eux, parfois ce sont des acteurs ou des actrices que je connais depuis longtemps et avec qui j’aimerais enfin monter un projet. Parfois c’est juste un sujet qui me touche, et dans ce cas je cherche les personnes qui correspondent le mieux à cette histoire. Je n’ai pas de recette pour ça.
Je ne fais pas énormément d’auditions, parce que je connais déjà beaucoup de comédiens. Rien que dans notre compagnie, le Grenier de Babouchka, on emploie près de 80 artistes : c’est une sacrée réserve de talents. J’y puise, mais pas autant qu’avant, car aujourd’hui on a beaucoup de spectacles en tournée. Avant, avec moins de spectacles, je pouvais me permettre de déplacer un comédien du Grenier sur une pièce contemporaine. Maintenant, dès qu’on enlève un acteur d’une pièce classique – ou même s’il n’en joue qu’une –, il faut immédiatement le remplacer, et ça devient un vrai casse-tête. J’avoue que je fais donc de moins en moins d’alternances.
Et puis je dois dire que j’ai une préférence pour les spectacles de troupe plutôt que pour les seuls-en-scène. Ce n’est pas mon premier désir de monter un solo : j’aime qu’il y ait du monde, j’aime le collectif.
C. et P. GAMET. On sait que la proximité avec le public est centrale pour vous. Comment définissez-vous ce lien ?
J.-P. DAGUERRE. Pour moi, le lien aux autres est essentiel. On a une vie assez courte sur terre, alors autant trouver un métier où ce lien-là existe vraiment. Très jeune, j’ai compris que ce qui me faisait plaisir, c’était de faire plaisir. C’est là que je trouvais du sens.
J’ai donc cherché un métier où j’avais l’impression d’être utile, de servir à quelque chose pour les autres. Être payé pour donner du plaisir au public, pour employer des gens qui sont heureux de jouer ensemble, pour raconter des histoires à des spectateurs heureux de les écouter… c’est ça qui me nourrit.
J’ai un énorme besoin de sentir que le public me soutient, que je lui fais du bien. C’est ce qui donne du sens à ma vie. Et finalement, j’ai trouvé la voie dans laquelle je me sens utile, au milieu des autres. C’est pour ça que je me sens bien dans ce métier.
C. et P. GAMET. Qu’apporte, selon vous, le fait de jouer en plein air, au plus près des spectateurs ?
J.-P. DAGUERRE. Jouer dehors, à la belle étoile, dans un lieu non conventionnel, c’est une vraie aventure à chaque fois. Chaque endroit est différent, et les conditions aussi : le vent, la pluie, parfois même le froid… En plein air, il peut tout se passer. Et je trouve qu’il y a là quelque chose d’assez épique. On va au-delà du spectre classique du spectacle : on n’est pas enfermés, on est en lien direct avec la nature.
Le public est là, à ciel ouvert, l’homme dans la nature qui écoute une histoire qu’on lui raconte… Il y a quelque chose de magique, presque poétique. Comme ce n’est pas un espace naturellement prévu pour du théâtre, ça crée une atmosphère un peu « hors du monde », qui renforce le partage avec les spectateurs. C’est comme si on partait tous ensemble pour une randonnée, une ascension, une aventure commune face aux éléments. On sort des sentiers battus, et pour moi, c’est hyper réjouissant.
C. et P. GAMET. En quoi les lieux ouverts ou atypiques – comme les théâtres de verdure – modifient-ils l’écoute, le jeu, l’énergie d’une représentation ?
J.-P. DAGUERRE. Le rapport au public change. L’écoute est différente, l’énergie aussi. Les acteurs doivent aller chercher d’autres ressources au fond d’eux-mêmes pour faire passer la pièce dans un espace aussi ouvert. La projection, la façon de prononcer le texte, l’exposition de soi… tout se transforme.
Quand on joue dans un petit théâtre, dans une grande salle ou en plein air, rien n’est pareil. C’est ça qui est passionnant : même décor, même mise en scène, mais chaque lieu impose ses règles. Donc, on arrive toujours deux heures avant pour tester les entrées, les sorties, le son, comprendre où se situe le public, où l’on est le mieux placé. Chaque fois, c’est une remise en question du rapport à l’espace.
Dans les salles immenses, on travaille différemment les reprises de son ; en plein air, on étire parfois un peu la diction pour que le texte passe bien. Quand l’acoustique est parfaite, on peut relâcher ; dans d’autres lieux, on doit ajuster, parler plus fort ou moins fort. En fait, il faut savoir mesurer l’espace, s’adresser au bon endroit, adapter son énergie. C’est vivant, c’est mouvant… et c’est ce qui rend ces représentations si uniques.
C. et P. GAMET. Quelle place occupe la transmission auprès des jeunes artistes dans votre parcours ?
J.-P. DAGUERRE. J’ai donné beaucoup de cours de théâtre, beaucoup de stages – et j’en donne encore – parce que j’adore rencontrer de nouveaux comédiens. Le stage permet d’expérimenter des choses qu’on n’ose pas forcément en répétition. En cours, on peut tenter, explorer, aller sur des terrains un peu plus risqués, parce qu’il n’y a pas tout de suite une échéance professionnelle derrière. On prend plus de liberté, plus de risques, et ça fait du bien.
Il y a aussi ce rapport à la transmission : transmettre une culture du jeu, une culture du plaisir de jouer. Notre métier est un métier d’éphémères. On ne se souvient presque jamais des acteurs de théâtre. Si on connaît certains auteurs aujourd’hui, c’est parce que des générations d’acteurs éphémères ont incarné leurs œuvres.
Le théâtre existe parce qu’il se transmet sans cesse : des œuvres disparaissent, d’autres naissent, certaines perdurent… Et souvent, un auteur devient ce qu’il est parce qu’il en a lu d’autres avant lui. Molière n’est pas devenu Molière par hasard : il avait lu les Italiens, les Grecs, des siècles de théâtre.
Donc oui, notre métier a besoin de cette transmission – comme beaucoup d’autres – mais peut-être encore plus, parce que l’acteur qui joue laisse finalement peu de traces.
C. et P. GAMET. Vous vous investissez volontiers dans des projets locaux ou portés par des équipes émergentes. Qu’est-ce qui vous attire dans ces dynamiques territoriales ?
J.-P. DAGUERRE. On a créé le festival Citadelle en Scène à Saint-Jean-Pied-de-Port, et ça fait déjà dix ans que ça dure. Au début, on ne faisait qu’une représentation, puis deux, puis trois… Et chaque année, il y a énormément de monde. On sent un vrai désir, une attente du public. Les habitants demandent toujours : « Alors, qu’est-ce qu’il y aura l’année prochaine ? »
Pour moi, c’est essentiel de soutenir le développement de festivals partout en France. C’est une manière de faire vivre le théâtre, parce que le théâtre, ce n’est pas seulement Paris. D’ailleurs, à Paris, nous sommes 90 % de provinciaux ! On vient tous d’un village ou d’une ville de France. Moi, je n’avais jamais vu Paris avant de m’y installer pour faire du théâtre.
Et si on a envie de monter à Paris un jour, c’est souvent parce qu’on a vu un spectacle chez nous, dans un festival d’été, en plein air, dans un village, dans une cour, dans un château… Ces moments-là donnent envie, ils éveillent quelque chose. Les premiers spectacles que j’ai vus, c’était dans de petites villes, dans des salles paroissiales, dans des lieux de proximité. Et pour moi, c’était merveilleux.
C’est grâce à ces spectacles-là, à ces festivals, qu’on peut donner le goût du théâtre et l’envie d’en faire. Alors oui, décentraliser le théâtre, pour moi, c’est fondamental.
C. et P. GAMET. Quel rôle peut jouer un artiste reconnu pour soutenir ou accompagner ce type d’initiatives ?
J.-P. DAGUERRE. Par exemple, j’ai l’honneur d’être le parrain de La Confiserie, le théâtre de verdure de Carpentras. C’est vraiment une réjouissance. Tout à coup, on essaie de se rendre disponible, de trouver le temps, de trouver aussi les moyens économiques pour lancer le projet sans que ça coûte un bras, et de trouver des solutions pour que quelque chose naisse dans une ville.
C’est hyper réjouissant de voir que des gens qui n’allaient plus au théâtre se remettent à y aller parce que c’est en plein air. L’extérieur fait moins peur : on touche plus facilement un public qui, d’habitude, se dit que « le théâtre, ce n’est pas pour eux », qui n’oserait pas entrer dans un théâtre officiel. En plein air, c’est accessible, ouvert, simple. Et ça, je trouve ça génial.
D’ailleurs, il y a une vraie tradition dans le théâtre : beaucoup d’artistes connus ont toujours prêté leur nom et leur énergie pour faire émerger des festivals dans les villes. On peut penser à Sarlat : depuis plus de trente ans, il y a le Festival des Jeux du Théâtre grâce à Jean-Paul Tribout, qui en est le directeur artistique et qui a joué dans la série Les Brigades du Tigre. Il y a mis une énergie incroyable.
Le Grenier de Babouchka a aussi initié un festival qui fêtera ses 15 ans en 2026, à Annecy : Coup de théâtre. On l’a lancé avec Les Femmes savantes, puis on y a joué Cyrano, puis Le Cid. Au début, ils n’avaient aucun moyen, rien du tout. Juste des partenaires locaux : le fromager du coin, le marchand de chaussures… La mairie, elle, n’a rien donné. Ils ont fini par obtenir une aide du château. Et puis, petit à petit, ça a pris. Les institutions s’y sont intéressées, une vraie dynamique s’est créée, la qualité s’est installée, et tout s’est professionnalisé très vite. Aujourd’hui, ils jouent beaucoup de spectacles, l’après-midi et le soir, dans plusieurs lieux de la ville. Nous, on a joué Cyrano devant le lac, sous la pluie… C’était épique ! Et ça, ce sont des moments dont on se souvient, en tant qu’artiste comme en tant que spectateur.
C. et P. GAMET. Qu’est-ce que cela vous apporte, à vous, en tant qu’artiste, de vous impliquer dans une aventure comme celle-ci ?
J.-P. DAGUERRE. Ça m’amène surtout le plaisir de continuer à aller sur le terrain, de rencontrer des passionnés. Ça me touche énormément de voir des gens pour qui ce n’est pas le métier, qui n’en vivent pas, mais qui donnent de leur temps, qui deviennent bénévoles dans leur village ou leur ville pour développer du théâtre. Juste pour le plaisir de partager, de transmettre, de rassembler les habitants autour d’un festival. Grâce à ça, les gens se reparlent, se rencontrent… Et cet esprit de citoyenneté, moi, ça me bouleverse.
On pourrait le retrouver dans d’autres secteurs – viticulture, sport, musique – mais le théâtre a quelque chose de particulier : il rassemble des personnes qui n’ont pas les mêmes métiers, pas les mêmes origines, pas les mêmes idées politiques. Et tout le monde se retrouve autour d’une même expérience de jeu, d’écoute, de convivialité. Ça enlève des frontières.
Au théâtre, il n’y a pas vraiment de classe sociale, pas de religion, pas de race : on raconte une histoire, ensemble. Et dans les festivals populaires, on voit de tout : des notables qui ont les moyens, et des gens qui en ont beaucoup moins. Mais ils sont là, côte à côte. Ce n’est pas un rallye où les riches sont avec les riches et les pauvres avec les pauvres. Le théâtre, s’il est bien pensé, peut vraiment être pour toutes les bourses et tous les milieux sociaux. C’est beaucoup plus démocratique qu’on ne le croit.
On a souvent une fausse idée : « Le théâtre, c’est cher. » Oui, certaines places sont chères, certains lieux sont luxueux, mais il y a toujours des tarifs accessibles. Par exemple, au Palais-Royal où je joue Du charbon dans les veines, qui est pourtant un des plus beaux théâtres de France, il y a chaque soir un quota de places à dix euros pour les moins de 26 ans, et souvent ce sont des places en très bonne catégorie.
Et ce qui est beau, c’est que les gens qui ont les moyens achètent leur place au vrai prix, parce qu’ils savent qu’il faut bien que les artistes vivent et que ces lieux coûtent cher à entretenir. Mais en même temps, le théâtre reste un endroit où l’on croise toutes sortes de personnes et de milieux. Quand on y réfléchit, c’est encore un des rares espaces vraiment mélangés.
C. et P. GAMET. Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
J.-P. DAGUERRE. En ce moment, je travaille à la mise en scène de la pièce que j’ai écrite, La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, qui sera jouée au Théâtre du Montparnasse à partir de janvier. C’est tiré d’un roman que je publie chez Albin Michel, trois jours avant la première. J’ai adapté ce roman pour en faire la pièce qui sera présentée dès le 10 janvier. Donc je suis en pleine répétition.
Et juste après avoir lancé ce spectacle, j’enchaîne : je démarre les répétitions des Enfants du Paradis, d’après le scénario de Jacques Prévert, que je monterai au Théâtre du Ranelagh en septembre.
C. et P. GAMET. Quelles sont les nouvelles formes ou les nouveaux espaces qui vous inspirent aujourd’hui ?
J.-P. DAGUERRE. Aujourd’hui, je suis davantage dans une réflexion d’auteur que de metteur en scène. J’ai fait tellement de mises en scène, et ça prend tellement de temps, que je ne pense plus vraiment aux espaces… à part pour le plaisir d’investir des lieux qui ne sont pas faits pour ça, relever des défis. C’est un peu comme un conquistador qui débarque sur une île déserte et qui a envie d’y construire quelque chose.
Mais je fonctionne beaucoup à l’émotion : un lieu, des gens, une histoire peuvent m’inspirer, me donner envie d’écrire ou de les mettre en scène. Je laisse faire mes intuitions.
C. et P. GAMET. Et pour finir, si vous deviez résumer en une phrase ce qui, pour vous, fait la magie du théâtre – partout, dedans ou dehors – en une phrase… quelle serait-elle ?
J.-P. DAGUERRE. Pour moi, la magie du théâtre, avant tout, c’est un comédien qui vient raconter une histoire à un spectateur. Le comédien arrive sans filet, avec son courage : c’est un porteur d’histoires. Ce titre, trouvé par Alexis Michalik, je le trouve magnifique ; c’est même, pour moi, le plus beau titre du théâtre français. J’aurais adoré l’inventer. Oui, le comédien est un porteur d’histoires.
Un porteur d’histoires, c’est quelqu’un qui prend en charge un récit, qui raconte pour servir celui qui l’écoute – pour peut-être améliorer sa vie, le faire réfléchir, le faire sourire, l’émouvoir. Quelqu’un qui croit que cette transmission-là rend la vie plus belle, plus vivable. Le théâtre, c’est une transformation de la vie.
C. et P. GAMET. Merci Jean-Philippe Daguerre, nous sommes très touchés par tout ce que vous nous avez confié. C’était à la fois beau et passionnant.
Corinne et Patrick GAMET
Directeurs du théâtre de verdure « La Confiserie »
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